Pourquoi, lorsque nous étions au collège, la simple rumeur d'un petit baiser de notre part pouvait devenir le sujet de conversation favori durant une poignée de récréations ? Pourquoi, arrivées au lycée, le fait d'avoir nos premiers rapports nous a directement - ou aurait pu - rangées dans la case "filles faciles" ? Pourquoi, en grandissant, chaque fois que la question du sexe est posée sur la table, on ne nous demande jamais ou rarement notre avis ?

Tout simplement parce qu'une femme qui mène une vie sexuelle bien remplie, et en parle, c'est gênant.

Nombreux sont les tabous sur le thème. Depuis la nuit des temps et jusqu'à aujourd'hui. Une liberté d'expression, d'émotions, d'orientation, sans cesse entravée et remise en cause par divers facteurs.

Les Éclaireuses

Au commencement, la religion

Dans toutes les religions - qu'il s'agisse du christianisme, de l'islam, du judaïsme... - , la femme est synonyme de pureté. Longtemps d'ailleurs, les menstruations furent, pour beaucoup, de lourdes sources d'angoisse. Une fille qui devenait femme ne présageait rien d'autre que d'innombrables dangers et problèmes. "Tous les groupes religieux en font une obsession, qu’il s’agisse des islamistes, des juifs orthodoxes ou des chrétiens fondamentalistes. Tous ces croyants vivent dans un paradoxe. Leur attitude quant au sexe oscille entre le dégoût et le désir pulsionnel." explique Denise Bomardier, romancière, dans le Journal de Montreal.

Les bases ont donc été posées il y a de cela des milliers d'années. En conséquence, le rapport qu'entretenaient les femmes avec le sexe ne pouvait uniquement qu'être lié à la procréation. "En tant qu’institution, l’Église catholique a élaboré et renforcé au cours des siècles une conception du monde et de la divinité, plaçant l’autorité du côté masculin, et la soumission, le service du côté féminin. Les femmes sont ainsi devenues le sexe du service et en ont intégré les caractéristiques dans la société (...)", soutient Jean George, auteur de L'église et les femmes, le sexe du service.

Des siècles et des siècles plus tard, dans la religion, rien n'a réellement évolué. Les chrétiennes ne sont pas prêtres, les musulmanes portent toujours le voile en guise de protection contre le désir sexuel. La parité homme/femme y est quasi inexistante, ce qui conforte les esprits des plus croyants dans l'idée que la question des femmes et du sexe n'a même pas à être posée.

Femme qui aime le sexe et l'assume = irrespect

Cette idée, elle s'est propagée et diffusée aux travers les années et les sociétés. Jusqu'à aujourd'hui, où l'image que renvoie une femme qui parle de sexe et aime le sexe est négative. Elle est pointée du doigt, dénigrée, lorsqu'elle n'est pas insultée. Et ce, qu'il s'agisse d'une personne lambda comme d'une célébrité à influence mondiale. "Quand une femme dit qu'elle aime le sexe, c'est presque interdit. Le simple fait d'avoir une attitude sexuelle saine vous vaut d'être qualifiée de lâche, de sauvage, de salope. Vous n'avez aucune morale et vous êtes considérée comme une sorte de déviante sexuelle ou comme quelqu'un qui ne peut pas avoir de relation monogame. Dès que vous parlez de prendre du plaisir, d'être curieuse, c'est encore tabou.", confiait Scarlett Johansson à Cosmopolitain US en 2017. 

Une traînée, donc. Une "sauvage". Ces pensées, aussi extrêmes et violentes soient-elles, sont malheureusement bien réelles. Elles nous suivent et nous poursuivent dans nos relations, amicales comme amoureuses. Elles prônent une femme qui ne se respecte pas si elle aime le sexe, et qu'on ne doit ainsi pas respecter. Jeanne, une jeune femme invitée à témoigner sur le sujet par Zep Média, en est la preuve. "Un soir, l’un d’eux, pour lequel j’avais une affection particulière, m’a invitée chez lui avec d’autres de ses ami.e.s. Il m’a très peu parlé, j’avais plus l’impression d’être posée là comme un trophée. Il avait pris soin de préciser à tout le monde avec fierté qu’il m’avait déjà, pour citer ses mots, « déglinguée ». Après avoir entendu ça, un de ses amis est venu le voir pour lui demander : « Tu crois qu’il y a moyen avec elle ? » Il a répondu que oui, ajoutant « fonce c’est un bon coup ». Une de nos amies en commun, présente à la soirée, me l’a répété le lendemain.", se souvient-elle.

À vrai dire, ce sont justement ces attitudes et ces paroles qui alimentent les multiples tabous qui gravitent autour de la femme et du sexe. Ces personnes qui acquiescent et argumentent le fait que seuls les hommes ont droit de prendre du plaisir quand bon leur semble, enchaîner les conquêtes et en parler autant qu'ils le souhaitent.

La pop culture pour briser les codes

Heureusement, avec l'ère du numérique - et grâce aux sociétés de surconsommation, soi-disant passant - est arrivée la Pop Culture. Cinéma, musique, jeux vidéo, ou encore, Internet, depuis le début des Sixties, la croyance du divertissement ne fait que prendre de la puissance. Et même si une bonne partie des programmes imaginés et proposés font bien plus régresser que progresser l'Humanité - nous ne nous étalerons pas sur certaines téléréalités -, d'autres aident à faire évoluer les pensées. Notamment concernant les femmes.

Prenons les séries télévisées. À l'aube des années 2000, alors que Britney chante fièrement combien elle est Crazy et Cindy Crawford, Carla Bruni, Naomi Campbell et d'autres It Girls sont devenues de véritables sex-symbols, naît un personnage dont les envies vont faire du bruit... Incarnée par Kim Cattrall, l'arrivée Samantha Jones, avec Sex and The City, fait l'effet d'une incroyable bouffée d'air frais. Décomplexée au plus haut point, elle étale sa vie intime et met en avant, avec humour et sarcasme, l'intérêt que portent les femmes au sexe... Sous les yeux des millions de téléspectateurs.

S'en est suivi d'autres scénarios à succès, comme Gossip Girl, Élite, ou plus récemment, Euphoria. Tous accordent une place importante à la vie privée de ses personnages féminins. Oui, la femme, elle aussi, a des fantasmes, des désirs et les assouvit. Oui, la femme, elle aussi, entretient des relations purement sexuelles. Et oui, la femme, elle aussi, commet l'adultère.

Une lueur au bout du tunnel ?

Évidemment et malgré tout, les mœurs changent. Elles évoluent. La loi Neuwirth, votée en 1967, donne enfin la liberté aux femmes d'utiliser des moyens de contraception. Suivie de la loi Veil, en 1975, qui leur offre le droit d'avorter. Ça y est : notre corps et notre sexualité nous appartiennent enfin. On admet le fait que, nous aussi, nous entretenons des rapports intimes sans pour autant forcément songer à la maternité. On est libres d'avoir le choix, libres de décider.

La montée de plusieurs mouvements féministes a, elle aussi, contribué à cette libération de la parole. On pense sans aucune hésitation à #MeToo suivi de #BalanceTonPorc, qui ont provoqué une gigantesque vague d'accusations de violences sexistes et sexuelles. On en a marre. Envers et contre tout, on ne veut plus garder notre sexualité secrète. Leur slogan "La honte doit changer de camp" en dit long.

Du mieux, oui, mais dans le pire. Bien que notre combat gagne du terrain, la guerre est encore loin d'être remportée. L'actualité ne cesse de le prouver. "De nombreux événements - la décision de la Cour suprême de révoquer le droit à l'avortement, la progression des mouvements profile à travers l'Europe - rappellent malheureusement que les libérations sexuelles ne sont pas acquises et font l'objet d'un conflit politique qu'il ne faut pas sous-estimer", conclut la journaliste Emma Flacard de son échange avec Cornelia Möser, philosophe, dans Le 1 hebdo.

On se retient. De jouir, de prendre du plaisir, d'en parler. Le simple fait d'imaginer que, nous aussi, nous pouvons coucher sans sentiments, sans lendemain, paraît parfois toujours inconcevable. "Encore aujourd’hui, j’ai l’impression que voir une femme, d’autant plus si elle est jeune, gérer sa vie sexuelle selon ses propres envies, c’est dérangeant. Voir que j’aime ça et que je ne le fais pas pour les hommes ou par amour mais bien pour l’acte sexuel en lui-même, c’est dérangeant. Se dire qu’ils n’ont aucune emprise sur moi car je suis là pour l’acte autant qu’eux, c’est insupportable.", termine Jeanne, dans son témoignage livré à Zep Média.

Alors oui, une femme qui aime le sexe, ça dérange encore. Et ça dérangera tant que la majeure partie de la société continuera à croire que la liberté, la vraie, est uniquement masculine.

 

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