Le nu et l'attention portée au corps humain ne datent pas d'hier. Que ce soit dans la sculpture antique ou les scènes religieuses de la Renaissance en passant par la mouvance du porno chic dans les séries de mode, le corps humain et, surtout,le corps dénudé ont toujours été au centre des préoccupations. Pourquoi ? Parce qu'ils renvoient à l'essentiel et à l'essence même de l'humain, sans artifices. Chez le chérubin, la nudité représente la pureté, chez la femme, c'est la fertilité que l'on exprime avec le corps et chez l'homme, c'est évidemment la puissance. 

Ainsi, le nu, qu'il soit sur toile ou en sculpture, a toujours fait partie de nos biais artistiques ou de représentation, et ce, même lorsqu'il était de bon ton de se vêtir plus que de raison (hommes et femmes confondus). L'art s'est toujours mis en marge des règles et parfois même de la bienséance, qu'il représente le vrai, le beau ou le laid. 

C'est pourquoi il n'y a rien d'étonnant de voir que le nu a pris une autre tournure post 2000 : l'image n'a jamais été aussi importante qu'aujourd'hui. On prend des photos par milliers que l'on s'empresse de partager au monde entier (ou au moins à sa communauté). Le nu est aussi un moyen d'exciter : on se prend en photo pour envoyer à l'autre nos clichés et lui faire comprendre nos intentions (mais seulement lorsque ce genre de photo est consentie).

Se pourrait-il cependant qu'il y ait un autre message derrière un nu partagé sur Instagram ? Car à une époque où l'on oscille entre la liberté extrême et la pudeur déroutante, de plus en plus de personnalités font le choix de se dénuder sur les réseaux sociaux. Quel est le but ? Attirer les regards ? Se jouer des algorithmes ? Ou simplement se montrer en pleine possession de son corps et de son image ? Allez savoir. 

Enjoy,

Les Éclaireuses

 
 
 
Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Lizzo (@lizzobeeating)

Un contrepied au male gaze ?

Il y a quelque chose d'assez symptomatique dans nos sociétés régies par le patriarcat et c'est indéniablement l'adaptation du monde à la vision du masculin. Dans le podcast de Victoire Tuaillon "Les couilles sur la table", qui parle de la place de la masculinité et des nouvelles masculinités dans notre société, tout un épisode est consacré au male gaze et à son impact sur notre perception du monde. 

Il est impossible de nier aujourd'hui que le genre a un impact direct ou indirect sur la perception des choses, tout simplement parce que les femmes et les hommes n'ont pas le même regard sur l'autre : un regard d'homme sur le corps d'une femme n'est pas le même que celui d'une femme sur le corps d'une femme. Tout comme un personnage (qu'il soit masculin ou féminin) ne sera pas écrit de la même façon par un auteur et une autrice.

Et, évidemment, c'est toujours le male gaze qui domine dans nos sociétés. Pour quelle raison ? Car trop peu de femmes sont encore présentes dans les sphères qui permettent de percevoir une forme de représentation : cinéma, littérature, séries... Ce sont encore les hommes qui dominent. Et cela a un impact : notre vision est fabriquée selon un prisme de perception masculin, et ce, que l'on soit une femme ou un homme. Nous apprenons, dès le plus jeune âge, à regarder l'autre avec le regard de l'homme, puisque c'est lui qui domine dans le cinéma ou les séries. Et cette façon de voir, de regarder nous pousse à nous arrêter sur certains détails : les fesses d'une femme ainsi que sa poitrine ou la vision prise du point de vue de l'homme dans les scènes d'amour (ou carrément dans la pornographie).

Or pourquoi le fait de poster une photo de soi nu signifierait faire la nique au male gaze ? Ce n'est en fait qu'une façon détournée pour les femmes de reprendre possession de la perception de leur corps et de la façon dont elles ont envie de le montrer. Parce qu'évidemment, le nu, aussi intégré qu'il soit dans notre société, ne dérange que s'il est féminin et c'est directement lié à ce qui se cache derrière la photo. Derrière une publicité de lingerie ou, par exemple, le calendrier Aubade, l'objectif des photos, même si elles mettent en scène un sous-vêtement féminin, c'est d'attiser le désir de l'homme. Lorsqu'une femme décide de poser nue ou de poster une photo d'elle nue sur les réseaux sociaux, c'est évidemment pour plaire, mais c'est aussi une preuve d'amour de soi, d'amour de son corps, sans avoir besoin de le cacher pudiquement.

 

 
 
 
Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par A S H L E Y G R A H A M (@ashleygraham)

Une façon de signifier que l'on possède son corps et que l'on en fait ce que l'on veut

En 2022 (ou 2023, 2024 et même 2025), le corps des femmes n'aura jamais été autant instrumentalisé et mis sous cloche. Aux USA, c'est une majorité masculine qui a décidé de lever l'arrêt Roe vs Wade garantissant l'accès à l'avortement aux femmes. En Afghanistan, ce sont des hommes qui choisissent la place des femmes et de leur corps dans l'espace public. Et en France, on demande encore aux femmes victimes de viol ce qu'elles portaient lorsqu'elles se sont fait agresser.

Ces exemples ne sont qu'un échantillonnage sur une flopée d'autres qui font tout autant grincer des dents. En revanche, ce n'est que la preuve qu'il y a encore des hommes qui font du corps des femmes un objet, pensant qu'il n'est la propriété que du masculin et que les femmes n'ont pas leur mot à dire. 

Finalement, quoi de plus symbolique donc, pour une femme, que d'être maîtresse de son corps et de l'image de celui-ci ? Il existe en outre un énorme paradoxe dans notre société autour de la nudité féminine. Si dans toutes les publicités (que ce soit pour du shampoing ou de l'huile de moteur) les corps des femmes sont facilement dénudés, dès qu'une femme ose poser nue, les jugements ne se font pas attendre.

Poser nue et se montrer dans la tenue d'Ève sur les réseaux sociaux, c'est une façon de notifier au monde entier que l'on est maîtresse de son image et de son corps, quoi que puissent en penser les autres (et surtout les hommes). 

Jouer le jeu de l'algorithme des réseaux sociaux 

Il est aussi pertinent de se poser la question de l'impact d'un nu ou d'une image dénudée sur les réseaux sociaux. Il est impossible de nier qu'aujourd'hui, Instagram et les autres sont devenus une forme de business (sans parler des Only Fan et des MyM qui ont fait du nu leur fonds de commerce). Mais, qu'en est-il des algorithmes ? 

Alors que certains réseaux sociaux, comme TikTok, sont particulièrement stricts en ce qui concerne la nudité et l'évocation des sujets un peu touchy, Instagram semble être plus ouvert à la nudité (tant qu'il n'y a pas de tétons féminins). Pire, une enquête de Médiapart laisse entendre que la nudité féminine serait poussée par Instagram. Selon l'enquête, les photos dénudées seraient favorisées par l'algorithme du réseau social : par conséquent, pour avoir de l'engagement, les utilisatrices seraient invitées à montrer un peu de peau pour faire exploser le compteur de likes. 

Ce ne sont que des suppositions. Néanmoins, lorsque l'on sait que le sexe et la nudité font vendre, il n'y aurait rien d'étonnant derrière cette politique. Quel est l'intérêt pour Instagram ? Plus de visibilité sous-entend plus d'engagement, et un compte avec beaucoup d'engagement est un compte qui rapporte gros en publicité.

Ainsi, une photo de femme dénudée obtiendrait 1,6 fois plus de likes par rapport à une photo plus habillée. Jouer la carte de la nudité, à une époque où les réseaux sociaux sont devenus une forme de business à part entière, c'est essayer de mettre toutes les chances de son côté pour rendre son compte plus attractif et bankable. 

 

 
 
 
Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Cardi B (@iamcardib)

Est-ce que se mettre à nu est une forme de militantisme ? 

Derrière le jeu de la nudité, de nombreux courants trouvent leurs sources. Que ce soit #FreeTheNipples, un mouvement qui encourage les femmes à se débarrasser de leurs soutiens-gorge, ou des mouvements FEMEN qui ont fait des poitrines nues une identité, la nudité, surtout lorsqu'elle est féminine, interloque et attire l'œil. Elle provoque aussi le débat et peut (souvent) être le point de départ d'une catégorisation peu glorieuse pour les femmes. 

Mais encore une fois, cette image de la femme nue est entourée de paradoxes : est-ce que l'on remettrait en question l'image de Marianne qui, le sein à l'air, part à la conquête des barricades en 1789 ou celle d'Ève, dans sa nudité primaire ?

En réalité, la nudité ne dérange que lorsqu'elle est décidée par les femmes elles-mêmes, car personne (et surtout pas les hommes) ne s'est jamais insurgé devant les photos du magazine Playboy ou du calendrier Pirelli. Ce qui dérange, derrière la nudité féminine, c'est lorsqu'elle est décidée par les femmes et qu'elle n'est pas forcément à destination des hommes. Parce que, finalement, qu'est-ce qu'il y a de plus puissant, dans une société qui pense encore qu'une jupe est un appel au viol, qu'une femme qui se présente librement nue sur les réseaux sociaux et qui trouve son corps beau dans le plus simple appareil (sans jamais avoir besoin de la validation d'un homme) ?

 

 

Tags : people, société, body