Tôt ou tard, dans notre vie de femme, la question de l'instinct maternel finit par arriver à nos oreilles. Cette règle quasi divine sous-entend que l'état de mère et le désir de le devenir seraient, pour le genre féminin, un passage obligatoire dans l'accomplissement de sa vie. Plus encore, il soutient l'idée selon laquelle les femmes se sentiraient obligatoirement mères dès qu'elles tiennent leur enfant dans les bras et que tous les comportements qui découlent de l'état de maternité - ou de la parentalité - seraient en réalité induits par des automatismes intégrés au fil des siècles.

Au-delà de cette idée qu'une femme sait d'instinct comment s'occuper de son enfant, elle transmet aussi l'idée que l'amour pour cet enfant, la considération que la mère a envers sa progéniture est quasi automatique et influencé par son état de femme/mère.

Pourtant, il n'en est rien. Les vieilles habitudes ont la vie dure, mais de nombreux ecrivain.e.s, philosophes et anthropologues se sont penché.e.s sur la question de cet instinct maternel. Le but ? Déconstruire cette idée selon laquelle une femme ne peut se trouver et s'épanouir qu'en devenant mère.

Ce besoin de déconstruction vient également répondre à la détresse des nombreuses femmes qui osent (oui, parce qu'il faut encore oser) admettre qu'elles ne veulent pas d'enfant. Au-delà d'une question de féminisme, ce que l'instinct maternel véhicule, c'est une certaine injonction à être mère, injonction qui, aujourd'hui, se heurte à de plus en plus d'obstacles.

Les Éclaireuses

 

L'instinct maternel, une construction au service de la société ? 

 
 
 
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L'instinct maternel, c'est Élisabeth Badinter qui en parle le mieux. Philosophe et écrivaine, elle a consacré une partie de ses recherches et de ses écrits sur cette question de l'instinct des mères. Dans son livre, l'Amour en plus, publié en 1980, l'auteure traite déjà de cette question. Par une étude minutieuse de l'histoire des mères, elle mettait en lumière la manière dont cette idée était une construction au service de la société. 

Le livre gravite autour de la comparaison des comportements maternels au fil de l'histoire, à savoir qu'au XXIIe siècle, les femmes n'avaient aucune considération pour leurs enfants et qu'elles préféraient laisser les nourrices élever les nourrissons, les mères préféraient alors courir les salons et s'élever intellectuellement. À cette période de l'histoire, il n'est absolument pas question d'évoquer un quelconque instinct, on laisse aux femmes la liberté de vouloir élever ou non leur enfant au sein du foyer. La grande majorité des citadines, qu’elles soient nobles ou bourgeoises, préfèrera laisser cette lourde tâche à d'autres femmes et enverra leurs enfants en campagne. Ainsi, pour ces mères qui, à une époque où le choix de porter un enfant n'en était pas un, on ne remarque aucun lien "inné" avec le nourrisson si l'on se base sur la facilité avec laquelle elles arrivent à s'en séparer. 

Toujours du point de vue historique, on remarque un changement de la construction de l'image de la mère dès la fin du XVIIIe, début du XIXe siècle, au moment même où le politique comprend qu'une démographie en croissance est un avantage pour une nation : plus d'enfants signifie plus de main-d'œuvre et plus d'éventuels soldats. Une nation qui fait beaucoup de bébés devient un gage de richesse et de qualité. Ainsi, c'est à partir de ce moment-là que va commencer la construction du mythe de la mère parfaite. À travers une campagne de conversion insidieuse, on va "suggérer" aux femmes que la maternité est le chemin de l'accomplissement, que c'est quelque chose de "naturel" pour les femmes de vouloir des enfants. L'instinct maternel va devenir le moyen parfait pour faire culpabiliser les femmes qui n'ont pas le désir d'enfant. 

Une fois n'est pas coutume, on dicte aux femmes la meilleure façon de se comporter en construisant l'image de la "bonne mère" qui est présentée comme la figure centrale du foyer, celle qui a la place de repère pour l'enfant et celle qui est prête à se sacrifier pour sa progéniture. 

Les siècles passant, cette construction de la mère parfaite s'est pérennisée et est arrivée jusqu'à nous (les années 50 et la nécessité de relancer la démographie ont même encore intensifié l'image). Nous nous retrouvons donc, encore au 21e siècle, à glorifier la mère et tout ce qu'elle représente et à faire culpabiliser la femme qui n'a pas ou ne veut pas d'enfant. 

Une femme sans enfant est-elle une demi-femme ? 

 
 
 
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Cette injonction cachée sous la question de l'instinct maternel soulève d'autres points importants. Au-delà de la pression évidente qui découle de cette idée d'instinct, on sous-entend également que tous les gestes tendres et toute la considération qu'une mère a pour un enfant ne sont finalement que le fruit d'un ensemble de comportements intégrés qui ne dépendent ni de la spontanéité ni des sentiments que peut avoir une mère pour son enfant. Parce que selon l'idée d'instinct, une mère aime automatiquement son enfant - sauf que les nombreux témoignages de femmes sur cette question nous confortent dans le fait que non, l'amour n'est ni automatique ni immédiat.

En plus de toute cette pression intégrée, cette idée d'instinct met en comparaison deux catégories de femmes : la mère sanctifiée et la nullipare, étrange et dérangée. Parce que c'est une idée qui reste encore solidement ancrée sur ces positions : une femme sans enfant est une femme étrange. C'était le cas en 1976 (la preuve dans cette archive INA) et pour beaucoup, ça l'est encore aujourd'hui.

Cette idée de l'accomplissement qui passe par la maternité pour les femmes reste encore vivace dans les esprits.

Ne plus culpabiliser la femme qui ne veut pas être mère

 
 
 
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En opposition à la mère généreuse et glorifiée, on appose l'étiquette de l'égoïste sur la femme nullipare. Fiona Schmith a traité cette question de la charge maternelle dans son ouvrage, Lâchez-nous l'utérus. Dans ce livre, elle déconstruit cette idée selon laquelle la maternité est une norme. Quelles que soient les inspirations et les envies de la femme, la société considère qu'elle passera, tôt ou tard, par l'état de mère. S'en suit alors une ribambelle de discriminations intrinsèquement liées au genre, comme le fait d'être réticent à embaucher une jeune femme dans la fleur de l'âge ou de lui demander si elle projette d'avoir des enfants dans les années à venir.

"Mère tu seras", voilà ce que nous crie la société depuis que nous sommes petites. Cette charge maternelle (qui est la prémisse de la charge mentale) est directement induite par cette intégration de l'instinct maternel comme une vérité établie. En partant de ce postulat, on martèle quotidiennement les femmes qui n'ont pas ce désir de maternité par des "ne t'en fais pas, ça viendra" ou des "pense à celles qui ne peuvent pas en avoir". Sous couvert de cet instinct quasi mystique, on considère que nos désirs n'ont aucune influence sur notre fonction biologique et que, pire encore, la maternité serait un devoir, pour faire des enfants à la place de celles qui ne peuvent pas. Tous ces comportements entrent dans un schéma de culpabilisation qui pèse sur toutes les femmes, mères ou non, leur demandant, une fois de plus, de se plier à la norme et à ce que la nature (et la société) a décidé pour elles.

Heureusement, il semble que sur la question de la maternité, les mentalités commencent à changer. Dans les nouvelles générations, à partir de celle des millenials, on voit de plus en plus de voix s'élever sur cette injonction à la parentalité. On considère aujourd'hui que 5% des Français, femmes et hommes confondus, ne souhaitent pas avoir d'enfant (selon l'Institut national d'études démographiques). Bien que minoritaires, ces femmes et hommes ont au moins le mérite d'évoquer l'absence de leur désir de parentalité et osent en parler. 

 

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Une part biologique irréfutable

 
 
 
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Si la question de l'existence de l'instinct maternel se pose, sur le plan biologique, on ne peut pas nier que le corps et la psyché des femmes subit de grands bouleversements lors de la grossesse. Des études prouvent que le comportement des femmes se modifie lors de l'arrivée de l'enfant, quand elles commencent à intégrer leur position de mère et la responsabilité qui leur incombe. Mais l'évocation de l'instinct reste discutable. S'il y a des comportements de protection, pour les psychologues, ils sont le fruit d'une maturation psychique propre à chaque femme et ne découlent pas d'un instinct au sens clinique et primaire du terme. Ce qui nous différencie des autres mammifères, c'est notre conscient, mais surtout notre inconscient. La construction du lien entre la mère et l'enfant sera directement liée à l'environnement et à l'expérience de la jeune mère. C'est cet aspect qui rend chaque construction de lien unique et propre à chaque individu.

À l'instinct maternel qui réduit la femme à sa fonction génitrice, on lui préfèrera l'amour maternel et la construction d'un lien directement lié à un désir ou à une envie. Car, s'il est évident que la question de l'instinct qui nous renvoie à notre animalité est discutable, la question des sentiments l'est beaucoup moins, car elle ne dépend d'aucune logique, mais seulement de l'individu et de sa singularité.