Ferons-nous encore l'amour dans 10, 20 ou 30 ans ? La question, aussi légère soit-elle, a pourtant beaucoup de sens. Nous faisons de moins en moins l'amour et les nouvelles générations ne sont pas épargnées par cette absence de sexualité. En février 2022, l'IFOP publiait une large enquête sur la sexualité qui nous apprenait que 43% des 15-24 ans n'avaient pas eu de rapports sexuels dans l'année 2021. Années COVID oui, années confinement, oui aussi. Pourtant, lorsque l'on veut réellement faire les choses, voir quelqu'un, partager un moment intime avec l'autre, on y arrive toujours, confinement ou pas.

Pourtant, il semblerait que les jeunes soient de plus en plus désintéressés par la sexualité. Est-ce que c'est alarmant ? Non. En revanche, il est important de comprendre pourquoi toute une génération a décidé de se détacher de cette pression - pour ne pas dire obligation - de la sexualité. On sacralise la première fois, on dit même qu'elle est essentielle, importante, parce que le sexe, c'est quelque chose de "grave".

Si l'abstinence a longtemps été considérée comme réservée aux hommes d'Église, il y a aujourd’hui toute une mouvance, insufflée par les réseaux sociaux ou ceux qui prônent un romantisme nouveau (on pense notamment aux asexuels). Ainsi, en 2022, des jeunes gens ont décidé de mettre le sexe de côté, et ce, sans motivation religieuse.

La notion de motivation religieuse est essentielle et doit être occultée lorsque l'on évoque l'abstinence voulue : s'il est vrai qu'au pays de l'Oncle Sam, dans les États les plus conservateurs, il est normal d'enseigner aux enfants que l'amour, c'est après le mariage (au début des années 2000, le groupe made in Disney, les Jonas Brothers, avait même construit tout un storytelling autour de cette pureté pieuse).

Mais alors, pourquoi de plus en plus de gens (et surtout de jeunes gens) tournent le dos à la sexualité et, surtout, quels sont les bénéfices qu'ils retirent de cette absence d'activité sexuelle ? Entre regards interloqués de la sexualité et revendications assumées sur les réseaux sociaux 2.0, la question de l'abstinence en 2022 est - toujours - noueuse et épineuse. 

Les Éclaireuses

 

Il faut arrêter de minimiser le poids de la société dans notre intimité

Ce qu'il faut comprendre, c'est que la société et le poids qu'elle peut avoir sur nos mœurs, nos envies et nos habitudes, nous suivent jusque dans l'intimité de la chambre à coucher. Dans un documentaire sorti en 2022, la chaîne ARTE a demandé à des personnes de venir parler, librement, devant une caméra, de leur abstinence, et ce, qu'elle soit volontaire ou forcée.

"Il y a une grande violence dans la façon dont la société traite les gens qui, par choix ou par… Malédiction, n’ont pas de sexe dans leur vie" - Chantale, 60 ans, citation tirée de No Sex, un film ARTE

Une idée générale revient tout au long du documentaire et c'est celle du poids de la société sur nos actions. Dans notre quotidien, dans les séries occidentales, à la télévision, le sexe est partout. Le paradoxe c'est qu'il est autant normalisé que noyé sous une épaisse couche de tabous. Mais, il est important de prendre conscience de l'impact que cette visibilité outrageuse a sur nos esprits et nos envies. Impossible de faire une réponse générale tant la perception et l'apprentissage de la sexualité diffèrent en fonction du genre.

On dira aux jeunes garçons - pendant les maigres cours d'éducation sexuelle - que la sexualité est un dû pour eux, elle est normale et même nécessaire. Jusqu'à il y a peu de temps, on continuait même à parler du mythe des "couilles bleues" dans les écoles. L'idée de cette fable, c'est qui si un homme n'éjacule pas au moins une fois par jour, il risque de se retrouver avec des testicules mal-en-point.

Pour les filles, c'est une autre histoire (évidemment). On va glorifier la sexualité qui pousse à la maternité, mais occulter les notions de plaisir. Pire, on va même les pousser à intégrer que c'est leur "travail" de faire en sorte que les testicules des hommes ne virent pas à la couleur fétiche de Klein. Ainsi, on montrera du doigt une femme sans désir, la traitant même de frigide qui, au passage, saupoudrera une bonne dose de culpabilité supplémentaire dans l'esprit des jeunes filles.

Ainsi, la sexualité est présentée comme un devoir. Certes, c'est la résultante d'un besoin primitif, qui est activé par le réflexe de reproduction, mais il n'en reste pas moins un passage présenté comme "obligatoire" pour entrer dans la norme. Dès le début de l'apprentissage de la sexualité, on retrouve donc une forme d'injonction indirecte, doublée d'une culpabilité sous-jacente : culpabilité de ne pas séduire, de ne pas vouloir le faire, de l'avoir fait trop tôt, de ne pas avoir été performant(e), de l'avoir fait avec trop ou pas assez de personnes... La liste est encore longue. 

On touche donc du doigt l'une des premières motivations de cette abstinence grandissante : la pression de la société (qui découle directement sur la notion de charge sexuelle). Nous sommes contraints d'accepter la sexualité comme une composante inhérente de notre quotidien (avec des spectres de perception qui diffèrent en fonction des genres) et rares sont les personnes qui évoquent les alternatives. Car, sous couvert "d'amour", on nous fait comprendre la sexualité est le ciment d'un couple. Que c'est un passage obligatoire pour qu'une relation aille bien... Sauf que cette perception normée, un poil datée, n'est plus vraiment d'actualité. 

 

Une reconsidération de la place de la sexualité dans les relations ?

Si l'abstinence est une mouvance actuelle qui se base sur le rejet de la sexualité partagée, il y a un profil de personne que l'on évoque que rarement dans la quotidienneté et ce sont les personnes asexuelles. Ces personnes sont, comme leur nom l'indique, dénuées de tout désir sexuel. Cela ne les empêche pas pour autant d'éprouver du plaisir pendant l'acte ou même de se masturber mais, ils ne ressentent jamais le "besoin vital" de partager un rapport sexuel.

Pendant longtemps, on a caché la réalité de l'asexualité sous de terme de maladie, parce qu'on pensait qu'il n'était pas normal de ne pas avoir de désir de sexualité. Pourtant, cette sexualité (car, oui, c'en est une) met le doigt sur quelque chose que l'on a trop longtemps ignoré : non, la sexualité n'est pas essentielle dans une relation amoureuse. Certes, dans la majorité des cas, la sexualité est un peu la cerise sur le gâteau, mais ce n'est pas le cas de tous les couples (trouples ou relations libres). 

Il est totalement possible d'avoir du sexe sans amour, comme il est possible d'avoir de l'amour sans sexe. La preuve étant qu'en France, selon une étude IFOP de 2021, 35% des femmes sont insatisfaites sexuellement dans leur couple et, pourtant, elles ne remettent pas forcément en cause la viabilité de leur couple. Parce que, pour beaucoup, la sexualité peut se présenter comme secondaire en comparaison à la tendresse, le partage et les souvenirs créés avec l'autre.

En creusant un peu dans cette même étude, on se rend compte que la perception des femmes est biaisée par des images et des pratiques popularisées par un porno et une vision de la sexualité phalocentrée. Nous sommes face à l'un des plus gros paradoxes de la société : nous prônons et nous nous battons pour l'égalité dans la quotidienneté, mais peu de personnes osent s'attaquer à l'intimité et au déséquilibre qu'il peut y avoir dans la sexualité. En mars 2022, l'IFOP toujours, publiait une large étude qui mettait en lumière le sexisme intégré dans la vie de couple : en France, il y a encore 12% d'hommes qui refusent de se faire chevaucher par une femme et ils sont 27% à refuser d'utiliser un sextoy pendant l'amour avec leur partenaire, parce qu'ils veulent rester leaders sur la question du (faux) plaisir de leur partenaire. 

Ainsi, dans ce rapport complètement déséquilibré à la sexualité, il n'est pas compliqué de comprendre pourquoi nous faisons de moins en moins l'amour. Et, avec des femmes qui prennent plus de plaisir avec un sextoy que leur partenaire, il n'est pas non plus difficile de saisir pourquoi de plus en plus de personnes se tournent vers les plaisirs solitaires et le célibat assumé (qui sous-entend une abstinence de rapport sexuel partagé).  

 

Dans un monde de liberté absolue, il est important de laisser les gens avoir le choix d'une sexualité active ou non

L'idée de l'abstinence volontaire interloque et ça ne date pas d'hier. En 2011, Sophie Fontanelle, autrice et journaliste, publiait "L'envie", un livre faussement romancé qui parle du choix que l'autrice a fait pour se retrouver elle-même : celui de l'abstinence. Elle a prévenu son compagnon de l'époque et en a parlé à ses proches, tous ont eu la même réaction : ils sont restés dubitatifs face à ce choix. Normal, dans un monde où tout nous pousse à être en quête permanente de l'autre, étrange de vouloir s'en coupe volontairement. 

Pourtant, le livre s'est vendu, et même bien vendu. Pourquoi ? Parce que, pour la première fois, une femme dans la fleur de l'âge osait évoquer le sujet. À l'époque, les Inrocks titraient "l'Abstinence sexuelle comme acte de résistance" et ce titre est cruellement juste. S'abstenir de consommer du sexe (qui à la base, est une chose réservée aux ecclésiastiques) est devenu un acte de résistance contre la société.

Mais attention, l'idée n'est pas tant de fustiger la sexualité libre pour un puritanisme daté - la libération de la parole sur les questions de sexualités est une bonne chose et il n'est pas question de la pointer du doigt - l'idée, c'est plutôt de laisser les gens vivre et se libérer des normes moralisatrices de la société.

Mais, pourquoi ce phénomène semble particulièrement toucher les jeunes de la génération A, cette génération adepte à la cancel culture qui a été biberonnée aux comptes contestataires et féministes d'Instagram ? Il n'y a pas de vraie réponse mais seulement des hypothèses qui se basent sur leur capacité à observer le monde. Ce sont ces mêmes jeunes qui restent de marbre devant Friends qui ont compris que la course à la première fois était vaine et qu'il y a beaucoup de choses problématiques dans notre sexualité. Cette génération en construction est en train de grandir en déconstruisant tout ce que leurs aînés ont connu. Pourquoi ? Parce qu'ils ont une vision sur le monde que nous n'avions pas et ils ont des communautés de soutien beaucoup plus accessibles sur les réseaux sociaux. 

Il suffit de taper #abstinence sur TikTok pour comprendre que l'iceberg est encore plus gros qu'on ne l'imaginait : entre les vidéos de puritains américains (qui se réjouissent du retrait du droit à l'avortement), on retrouve des vidéos qui déculpabilisent sur la virginité et qui expliquent, avec beaucoup de justesse, les bienfaits qu'ils éprouvent de se concentrer sur eux et simplement eux. Pour beaucoup, l'abstinence consentie n'est qu'une passe. Une étape qui leur permet d'évoluer vers mieux.

 

@awakenedmirror #healing #abstinence #celibacy #energyspeaks #nohookups #singleandhappy ♬ desparado by rhianna - dali 🕊

 

Plus que de l'abstinence, c'est une retraite du no sex que toute une génération est en train de mettre en place, et ce, dans l'espoir de repartir du bon pied. Inutile pour les réfractaires de s'inquiéter, médicalement, il n'y a aucun danger à bouder le sexe pendant 6 mois, 1 an, 2 ans ou plus. La nature est bien faite et tout refonctionnera en temps voulu et, bonus, les anciens abstinents auront sûrement une conscience de leur corps qui leur permettra de vivre chaque rapport sexuel avec (beaucoup) plus d'intensité. Finalement, c'est tout bénéf', non ?

 

 

 

Tags : sexe, société