Quid de la représentation du viol dans les séries?? Beaucoup s'y sont essayés, mais très peu ont réussi à faire réellement transparaître la détresse psychologique des victimes et la gravité des actes non consentis. De Game Of Thrones à 13 Reasons Why en passant par Orange Is the New Black, il existe de nombreuses séries où le viol est mis en scène. Qu'il soit présenté comme un détail de l'histoire ou comme le départ de l'intrigue, cette représentation de la violence de l'acte est certes importante, car elle met en lumière un fléau de notre société, mais souvent, on cache la gravité de l'acte derrière une justification scénaristique ou des froufrous et des paillettes. 

La Chronique des Bridgerton, qui se présentent comme une série inclusive qui souhaite briser de nombreuses barrières dans une Angleterre fantasmée où tout semble possible n'échappe pourtant pas à la sortie de route. Certes, le casting est bon, les robes sont belles et les décors somptueux, et évidemment, l'histoire d'amour entre le Duc et Daphné nous a fait rougir d'envie. Il n'en reste pas moins que la série a raté un virage de taille, celui de mettre en lumière la gravité du viol conjugal. 

Tout ce questionnement tient en une seule scène, celle où Daphné force son époux le duc à éjaculer en elle sans prendre en compte son consentement. On aurait pu féliciter la série de mettre à l'écran un viol subi par un homme - car s'ils sont rares, les viols de femmes sur les hommes existent bel et bien - mais la justification de cet acte et de tout ce qui en découle dans le scénario a laissé certains spectateurs dubitatifs, au point de se demander si la série n'avait pas laissé passer une énorme boulette.

Enjoy,

Les Éclaireuses

 

Une série qui joue sur la crédulité des jeunes femmes

 
 
 
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Dans le contexte historique, à savoir la Régence, il est normal de jouer sur le manque de connaissances des jeunes femmes concernant la sexualité. La jeune Daphné, personnage central de la série, ne découvre les plaisirs de la chair qu'après son mariage (virginité oblige) et fait preuve d'une méconnaissance profonde quant au déroulement de l'acte sexuel. Jusque-là, rien d'étonnant. Cette crédulité servira le mensonge du Duc qui, ayant tout à fait conscience de comment sont faits les bébés, préfèrera dire à sa jeune épouse qu'il est stérile tout en faisant attention à ne jamais éjaculer en elle lors de chaque acte sexuel. 

Mais, la jeune innocente finit par découvrir quelle est la vraie manière de tomber enceinte et prend conscience, au passage, que son cher et tendre époux lui ment depuis le début. Se présente dès lors un premier problème : sous couvert de promesse, le Duc peut-il mentir à sa femme en lui refusant un enfant qu'elle désire tant ? Ici, se pose le premier questionnement, celui de la sincérité. Même si, toutes raisons gardées, un homme a tout à fait le droit de refuser d'engendrer une descendance (encore heureux), cette trahison - tout du moins, c'est comme ça qu'elle est représentée à l'écran - va devenir la justification des agissements de la jeune femme dans le reste de la série. C'est là que réside le nœud du problème, cette justification, brodée au fil d'or de bonnes intentions et de désir irrépressible de maternité, va venir appuyer la décision de la jeune femme comme si cela n'était que "la seule solution".

 

"Comment avez-vous pu"

 
 
 
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Encore une fois, si la scène de viol a le mérite d'exister, elle n'en reste pas moins complètement aseptisée. La scène se déroule alors que le Duc est passablement éméché, la jeune Daphné profite de "ce moment de faiblesse" pour passer en amazone sur son époux, laissant peser tout son poids sur son mari sans écouter ses suppliques. Elle ne prend pas en compte les demandes de l'homme qui essaye de se détacher d'elle et finit par forcer l'éjaculation en elle. La seule justification qu'elle offre à son mari suite à cet acte est qu'elle met en lumière la différence entre "pouvoir et vouloir". 

Finalement, la justification de cet acte ne tient qu'autour de l'idée que le méchant mari lui refuse catégoriquement de devenir mère (alors que le Duc avait bel et bien stipulé depuis le début qu'il ne voulait/ne pouvait pas avoir d'enfant). Sous couvert d'une maternité refusée, on justifie et accepte cet acte - qui n'est ni plus ni moins qu'un viol conjugal - et que finalement, vu qu'il s'agit d'une femme sur un homme, les conséquences sont moins graves. Mais, que l'on soit homme, femme ou non-binaire, la question du consentement doit rester centrale. Si dans cette scène, le Duc consentait à un rapport sexuel au début, la fin de l'acte met en lumière le fait que le consentement peut disparaitre même pendant l'acte. Le fait que Daphné ne respecte ni le changement de situation ni la décision de son mari de ne pas engendrer d'héritier met en lumière les vices de son personnage (ce qui deviendrait presque excitant, tant le personnage est lisse et plat).

 

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Que pensent les équipes de la série de cette scène ? 

 
 
 
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Si les équipes se protègent en justifiant la présence d'un "coordinateur d'intimité" sur le tournage, il semblerait que les scénaristes ne prennent pas l'ampleur de leur erreur. Pire encore, dans une interview accordée au The Hollywood Reporter, cet épisode 6 a pour but "d'amorcer des conversations autour du consentement". Une volonté certes louable, mais qui paraît difficile à croire tant la question est évitée dans le reste de la série. Ce viol provoquera certes la colère du Duc, mais elle s'envolera une fois le petit chérubin venu au monde, comme si le pouvoir de l'amour avait vocation à tout guérir et tout faire disparaitre, même un viol et la question du consentement. 

Une autre question dérange. Les scénaristes ont évoqué la pertinence de la scène pour donner une dimension de femme forte et épanouie à Daphné. Selon leur idée, sous couvert de féminisme et d'acquisition des droits, le personnage féminin devrait être autorisé à violer son mari si elle le souhaite. La justification est plus que bancale. La série a réussi à se rendre inclusive sur de nombreux aspects, mais avec cette scène, elle a réduit le féminisme au fait de "se comporter de façon aussi cruelle qu'un homme" - en schématisant bien sûr et entre de gros guillemets. S'il est évident qu'il fallait donner une nouvelle perspective au personnage de Daphné, s'abaisser à la faire violer son mari est une erreur de parcours qui ne fait que mettre en lumière la mesquinerie et la cruauté d'un personnage qui sonne définitivement creux et qui ne tirera rien de cet acte, si ce n'est un enfant. Ainsi, elle ne sera ni jugée, ni montrée du doigt, ni questionnée - par elle-même ou un pair - sur la question du consentement. Elle coulera des jours heureux avec son époux et son petit bébé. Point. 

Cet aspect déceptif, qui ne saute pas de façon évidente aux yeux des spectateurs au premier visionnage, finit par faire perdre de sa superbe à une série qui se voulait moderne et inclusive. Il faut maintenant espérer que ce n'était qu'une erreur de parcours et que les saisons à suivre - 8 au total, une pour chaque enfant - réajusteront le tir.