Il y a des sports qui semblent ne jamais perdre en popularité. C'est le cas de la course nautique. Penser qu'il est réservé aux initiés est une erreur car, à chaque départ de course, les curieux se ruent sur les côtes pour voir les bateaux prendre le vent et partir pour des traversées de quelques jours, quelques semaines et, même parfois, quelques mois. 

Ce départ, Clara Fortin le fera dans quelques jours, le 7 novembre, prochain au Havre. Elle s'élancera avec son binôme, Martin Louchart, 19 ans, en direction de la Martinique pour une traversée de l'Atlantique qui promet d'être forte en émotions.

Clara fait partie des rares femmes skippeuses à prendre le départ. Dans sa catégorie, elles ne sont que 9 femmes sur 90 marins, une minorité donc, car la voile est pendant longtemps restée un milieu fermé aux femmes. Pourquoi ? Sûrement à cause des vieilles croyances qui laissaient penser qu'une femme sur un bateau, ça portait malheur. Mais Clara Fortin et les autres sont bien décidées à changer les choses. Chaque année, de plus en plus de femmes prennent la barre des bateaux pour tirer leur épingle du jeu. 

Rencontre avec une jeune femme qui n'a pas froid aux yeux.

Enjoy,

Les Éclaireuses

 

 

D'où est née cette envie de prendre le large ?

Clara Fortin : Le bateau, c'est un peu une histoire familiale. Mon père et mon oncle faisaient de la voile, du coup, j'ai baigné dedans depuis petite. En grandissant, j'ai dû faire un choix entre la voile ou le handball... J'ai commencé par le hand, j'en ai fait 15 ans, ça m'a forgé un mental d'acier et une vraie volonté de m'exprimer en tant que femme. Ça m'a appris le courage et surtout l'importance d'être une femme indépendante. Malgré mes années de handball, j'ai toujours gardé une passion pour la voile et le bateau et, petit à petit, je me suis dit que j'avais envie de faire changer les choses. Je trouvais ça bête que ce monde soit essentiellement masculin. J'ai décidé de prendre les choses en main et de me lancer dans le monde de la voile.

 

Est-ce qu'il y a eu une rencontre décisive ?

CF : Oui, j'ai eu la chance de rencontrer Ellen McArthur sur la Transat Jacques Vabre. J'avais 6 ans. Elle m'a impressionnée. C'est à ce moment-là que j'ai pris conscience d'une chose : si ce petit bout de femme arrive à faire des choses extraordinaires, c'est que ce monde n'est pas seulement réservé aux hommes, pourquoi moi, je ne ferai pas la même chose ?

 

Est-ce qu'il y a une intention commune de faire changer les choses ?

CF : Oui, cette année sur la Jacques Vabre, il y a eu un appel à projets pour un projet féminin. J'y ai postulé, avec 40 autres dossiers. J'ai fini dans le trio de finalistes. Malheureusement, c'est un autre équipage qui a remporté l'appel à projets, mais ça ne m'a pas arrêtée pour autant.

 

 

Est-ce que vous avez déjà senti que le fait que vous soyez une femme puisse déranger dans ce milieu ?

CF : Personnellement, je ne me suis jamais sentie "pas à ma place", tout ce que j'entreprends, je le fais à fond sans jamais douter. J'ai prouvé que j'avais ma place et que j'étais tout autant légitime qu'un homme à la barre d'un bateau. Paradoxalement, ce n'est pas dans le monde de la course que les skippeurs sont le plus "dérangés" par les femmes, au contraire, les autres marins sont très respectueux des femmes. C'est plus dans le monde de la plaisance où il y a des petits a priori. Ils ont tendance à écarter les femmes des bateaux parce qu'elles sont "peureuses" et ils n'ont pas toujours intégré qu'une femme aussi pouvait faire de la course en bateau.

 

Comment s'est passée la recherche de partenaire pour la course ?

CF : Avec Martin (le second skippeur à prendre le départ de la course avec Clara, NDLR), nous avions le choix entre construire notre projet sur le fait qu'il est le skippeur le plus jeune à prendre le départ de la course ou de miser sur le fait que c'est moi, une femme, qui est capitaine sur cette course. Nous avons décidé de miser sur le côté féminin et nous avons cherché des partenaires ayant le même engagement. Le choix s'est porté sur Randstad et Ausy, deux entreprises qui ont à cœur de promouvoir la féminisation des milieux et qui sont en symbiose avec le cœur de notre projet. En rencontrant les équipes, nous nous sommes rendu compte qu'elles étaient composées de beaucoup de femmes. C'était donc les partenaires parfaits pour cette course.

Il y a aussi un autre projet qui était important pour moi. Je suis hémophile, une maladie qu'on a longtemps pensée essentiellement masculine. À travers mon projet sportif, je veux porter la voix des femmes hémophiles et démocratiser le fait que non, ça n'arrive pas qu'aux hommes. 

 

Comment s'est passée la préparation de la course ?

CF : Nous avions déjà travaillé ensemble avec Martin. Lors de sa première Jacques Vabre, j'étais préparatrice sur son bateau. On s'était promis de faire la prochaine course ensemble à son départ. Malgré le Covid, on est partis à la recherche des sponsors et nous avons commencé à monter tout le projet pour la course (le tout en parallèle de nos études).

Coup de chance (et un peu du hasard), la rencontre avec Randstad s'est faite par LinkedIn. Après des mois de recherche, on avait enfin un sponsor, il nous fallait maintenant trouver de quoi naviguer. Après une mauvaise surprise sur un premier bateau, on a fini (miraculeusement) par trouver un bateau récent, qui est passé entre les mains de très bons skippeurs et qui était prêt pour la course. Il ne nous restait plus, finalement, qu'à nous familiariser avec lui pour préparer le grand départ. 

 

 

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour la Jacques Vabre ? 

CF : D'arriver en Martinique, parce que ça va être une grande fête à l'arrivée (rire). On espère juste satisfaire tout le monde et faire le moins d'erreurs possible. La météo sera décisive. On espère prendre des vents favorables au niveau de Cap Vert pour traverser sereinement l'Atlantique. Avec les changements climatiques de ces dernières années, les vents se sont un peu modifiés, du coup, on est jamais sûr à 100% de ce qui peut arriver. Mais pour le moment, l'important avec Martin est de finir la course, sans pression de temps ni de classement.

Étant les plus jeunes de la transat, on voudrait aussi beaucoup communiquer lors de notre traversée pour partager avec le plus de monde possible à quoi peut ressembler la vie en mer. On va essayer, autant que possible, de faire du contenu pour partager tout ça à nos partenaires mais aussi sur les réseaux sociaux.

L'important pour nous, avant toute chose, c'est de se faire plaisir sur cette course.

 

Qu'est-ce que vous comptez faire après la course ?

CF : Après l'arrivée en Martinique, ce sera le retour à la réalité et à l'école. Cet été, on aimerait beaucoup faire un tour de France en bateau pour aller à la rencontre des gens qui nous soutiennent. Sur le long terme, évidemment, j'aimerais profiter autant que possible de ces expériences en mer avant de revenir sur la terre ferme. L'idée de soutenir des jeunes pour les aider à se lancer dans le monde de la course en mer me plaît beaucoup aussi... Je marche beaucoup à l'opportunité, je verrais bien ce que l'avenir me réserve.

 

Qu'est-ce que vous diriez à une jeune fille qui veut se lancer en mer mais qui n'ose pas mettre un pied sur le navire ?

Aujourd'hui, il y a de plus en plus d'associations et d'actions qui mettent en place des choses pour ouvrir le monde de la course au large aux femmes. Il faut oser mettre un pied sur le navire sans tomber dans l'ultra-féminisation, parce que c'est génial de naviguer avec des garçons. Le plus important, finalement, c'est d'être bien entouré et d'être sûr de ce que l'on veut, sans jamais rien lâcher. Parce qu'avec de l'envie et de la volonté, tout est toujours possible.

 

 

 

 

 

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