C'est un fait, le mot "viol", si présent soit-il dans notre société, choque toujours autant. Il est source de vives réactions, met mal à l'aise et peut renvoyer à une expérience que l'on voudrait oublier. Parce que oui, dans les faits, le viol, qu'on le veuille ou non, fait intégralement partie de notre société et de notre quotidien. En France, toutes les 9 minutes, une personne (et généralement, c'est une femme) est victime d'un viol ou d'une tentative de viol.

Au-delà des faits abominables qui sont relatés (ou non) au quotidien, il y a un autre fléau qui gangrène notre société et c'est celui de la culture du viol. Une expression qui dit à la fois beaucoup et peu de choses, une expression qui englobe de nombreux concepts, une expression qui se trouve avoir de multiples tiroirs, mais qui véhicule une seule idée, simple à comprendre : encore aujourd'hui, on a une fâcheuse tendance à minimiser les faits de viol et à trouver des circonstances atténuantes aux violeurs.

Point besoin d'incriminer les réseaux sociaux et autres vidéos pornos, la culture du viol, ce n'est pas un concept né il y a 5 ans. Il est évoqué pour la première fois dans les années 70 aux États-Unis, mais prendra une véritable puissance et une résonance dans notre société après le bouleversement de l'affaire #MeToo.

Le paradoxe derrière la culture du viol, c'est qu'elle n'admet pas qu'un viol peut être polymorphe et que, même si le viol est toujours considéré comme un crime odieux quand on en parle ouvertement, cette culture nous pousse à penser que tel ou tel acte n'entre pas dans la notion du viol. C'est l'une des raisons pour quoi il est essentiel de déconstruire ces idées, pour arrêter d'émettre une certaine tolérance - voire une absence totale d'empathie - sur la question du viol.

Les Éclaireuses

 

La culture du viol, un sujet qui nous concerne tous

Nous avons tous et toutes déjà eu une réflexion pouvant s'apparenter à de la culture du viol, et c'est normal. Dans les faits, le concept repose sur une construction sociétale et collective regroupant un ensemble de croyances ou d'idées reçues sur la question du viol. Cela va du simple "cette jupe est un appel au viol" au "mais c'est son mari, comment peut-on considérer ça comme un viol ?". Cette culture commune influence directement la façon dont le viol est représenté dans l'imaginaire collectif, à savoir : c'est forcément un acte violent, fait la nuit, sur une jeune femme imprudente, par un homme très peu propre sur lui, au fin fond d'une ruelle (oui, c'est le scénario du film irréversible et non, ce n'est pas comme ça que se passent tous les viols).

Toutes ces idées reçues prennent leur source à travers un héritage de croyances construites tantôt sur la société patriarcale, tantôt sur la dualité entre les hommes et les femmes (une dualité qui marque une nette différence entre le rapport à la sexualité entre les genres : pour les hommes c'est un besoin, pour les femmes, c'est un devoir). Toutes ces idées ont fini par modifier notre perception du viol, le réduisant à un seul acte et, de ce fait, aliénant complètement les différentes formes de viol et d'abus sexuel que subissent les victimes.

S'il n'y a pas qu'une seule forme de viol, il n'y a pas non plus de bon ou de mauvais viol. Le jugement de valeur n'est pas valable quand il s'agit d'un crime. Il n'est pas (plus) acceptable de minimiser un viol ou un abus sexuel sous prétexte que la victime connaissait son agresseur. Il ne faut plus parce que, d'une part, c'est un manque cruel de considération pour la victime et, d'autre part, parce que 9 fois sur 10, la victime connaît son agresseur.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que derrière cette culture du viol se cache un défaut de connaissance autour de la pluralité des formes du viol ou des actes qui peuvent être considérés comme des formes de violences sexuelles aggravées. La question qui reste centrale derrière ce manque de considération, c'est celle du consentement. Souvent réduite au minimum, parfois passée sous silence, tout le nœud du problème de reconnaissance réside dans la nécessité de compréhension de la notion de consentement et de tout ce qu'elle peut englober. 

 

Quelles sont les idées reçues véhiculées par cette culture du viol ?

De nombreux concepts attenants à la culture du viol remettent en cause la question du viol en lui-même. Souvent, les préjugés ou les croyances concernent le profil type des victimes - c'est forcément une jeune femme bien apprêtée et un peu inconsciente -, le profil des violeurs - ce sont des hommes avec "la gueule de l'emploi" - et sur les actes qu'il faut inclure sous l'idée même du viol - en France, 24% de la population considère qu'une fellation forcée n'est pas un viol, alors que dans les faits, si. (Selon une enquête IPSOS)

Ainsi, ces nombreuses constructions vont remettre en doute l'agression en se basant sur des idées comme une tenue vestimentaire jugée comme aguicheuse, un comportement considéré comme inconscient (comme le fait de boire un peu trop), un regard échangé, un baisé accordé... Toutes ces situations seraient considérées comme étant en faveur de l'agresseur, elles lui donneraient du crédit allant presque jusqu'à "justifier" ou tout du moins "comprendre" son acte.

Ces réjouissances vont de pair avec d'autres idées qui nous poussent à croire que : la victime exagère les faits pour attirer l'attention, la victime a consenti (sous-entendu, si elle a dit oui au début, pourquoi a-t-elle fini par changer d'avis ?), c'est peut-être un peu de la faute de la victime aussi, il y a des viols qui ont plus de valeur que d'autres (qui véhicule cette dualité entre le bon et le mauvais viol), un acte consenti et commencé ne peut pas découler sur un viol, seules les femmes sont victimes de viol (et il n'y a que peu de considération pour le viol conjugal, le viol masculin ou le viol des prostituées)...

Toutes ces idées entraînent une certaine dédramatisation de l'acte qui repousse les limites du tolérable et qui vient troubler la conception même du viol ou de la violence sexuelle. C'est en ça que la culture du viol est dangereuse, comme elle biaise notre jugement sur la question du crime. Pour une meilleure considération et compréhension du viol, il est donc essentiel de ne plus tolérer les courants de pensée ou les idées selon lesquelles telle ou telle circonstance nous autoriserait à remettre en doute la situation de viol.

 

Que dit la loi ? 

Sur la question du viol, si de nombreux avis divergent sur ce qui peut être considéré ou non comme un viol, la loi est à la fois succincte, mais très claire sur la définition du crime. Ainsi, selon l'article 222.23 du Code pénal, est considéré comme viol "tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur par violence, contrainte, menace ou surprise". Le texte est formel, le viol n'est pas seulement valable en cas de violence avérée et ne concerne pas seulement les actes de pénétration "classiques". 

Une fois cette définition intégrée, on comprend pourquoi une fellation forcée, le stealthing (qui consiste à enlever le préservatif pendant l'acte sans en avertir sa partenaire), ou le fait de forcer une pénétration anale pendant un acte consenti peut s'apparenter à un viol. Dès que l'acte sort des limites du consentement établies au préalable (tacitement ou non) et qu'un partenaire exerce une pression ou force un acte sans respecter ni écouter les envies ou les objections de l'autre, on peut considérer ça comme un acte qui s'apparente à un viol.


La frontière est fine, c'est pour cette raison que la définition ou la conception même du viol conjugal est compliquée à intégrer pour de nombreuses personnes. Pourtant, il est important d'informer sur la question de l'acceptation. Doit-on tout accepter, même les actes qui nous mettent le plus mal à l'aise, sous prétexte que c'est notre partenaire, notre mari, notre femme, notre petit copain, notre petite copine...? Non ! À partir du moment où vous émettez de la retenue ou un non ferme sur la pratique d'un acte et que votre partenaire insiste et franchit la barrière du consentement, il y a un problème.

 

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Comment venir à bout de la culture du viol ? 

Comme souvent, la clé est l'éducation. Que ce soit pour les filles ou les garçons, il est important de leur expliquer, concrètement, ce qu'est le consentement, le fait qu'ils doivent écouter leurs envies, et que rien ne peut les forcer à accepter d'avoir des pratiques qui vont à l'encontre de leurs envies. Il est aussi essentiel d'inculquer l'idée qu'il ne faut pas imposer ses envies à l'autre, que dans l'amour, les choses se font à deux et que tout cela repose sur une notion de réciprocité. 

Pour les autres, ceux qui, sans le savoir, ont tendance à normaliser des choses qui ne devraient pas l'être, essayez de voir la situation dans son ensemble et de comprendre la place de la victime. Il est aussi nécessaire de chasser le slut-shaming (comprenez, faire un jugement de valeur sur une femme selon son comportement ou sa tenue), ce n'est jamais de la faute de la victime dans une situation d'abus sexuel ou de viol, le méchant dans l'histoire, c'est celui qui a violé, la victime n'y est pour rien. 

Enfin, il est essentiel de continuer à ouvrir le débat sur la question du viol, de donner la parole aux victimes, de montrer des scènes de viol dans les films pour ouvrir le débat. En parler, c'est permettre d'ouvrir la porte à la pédagogie. Le viol étant un acte polymorphe, plus on informera sur les différentes formes, plus on atténuera les effets de la culture du viol sur notre société.